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Voir-ou-revoir

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Mes visites d'expositions, de musées et autres lieux culturels.

Publié le par voir-ou-revoir
Publié dans : #Peintres
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

En septembre 2009, une rétrospective des œuvres du peintre Fernand Pelez était organisée par le Petit Palais à Paris. Elle souleva des critiques semblables à celles exprimées pour le Salon de 1886 par le Figaro qui trouvait la "sentimentalité" déplacée et écrivait : " Pelez exhibe un enfant à ce point misérable qu'il en devient répugnant". Dans le Figaro culture du 16 Novembre 2009, Eric Biétry-Rivièrre s'indigne : " Mendiants et souffreteux abondent pour accuser, en silence ou dans un désordre carnavalesque, la IIIe république… reste que tant de morbidité et de défaitisme finit par écœurer". Guy Boyer dans Connaissance des Arts du 26 septembre 2009 pose la question : "fallait-il monter cette rétrospective ? la production de Pelez oscillant entre paupérisme et académisme, reste faible. Certes il y a dans tous ces sujets larmoyants et ces grandes machines décoratives quelques éclairs de génie….mais vu le prix d'une rétrospective, ne faut-il pas consacrer son temps et son énergie à des artistes qui en valent la peine, qui ont une vision novatrice, qui nous interpellent encore aujourd'hui ?"

Messieurs les critiques vous aviez le cœur bien sec. Comment ne pas être ému par la peinture de Pelez ? comment nier la misère de son époque et comment ne pas être encore interpellé de nos jours (la pauvreté, moins criante sans doute, plus dissimulée certainement, touche 8,5 millions de personnes, catalogués pour notre confort "défavorisés").

L'écrivain Patrick Cauvin (décédé en 2010), dans le journal d'information local "Montmartre à la une" de 2009 s'exprimait différemment : "la parole des humbles ne fait toujours pas recette… de l'autre coté de l'avenue (celle du Petit Palais) des enfants grassouillets posent dans des jardins pimpants, ici ils dorment écrasés sous des couvertures trouées… et nul ne les regarde."

Un critique au salon de 1903

Un critique au salon de 1903

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Effectivement l'exposition n'amènera pas la foule, à l'encontre de Renoir qui était, en même temps, aux cimaises du Grand Palais.

Les gueux de Pelez me bouleversent, ils sont le cri du cœur d'un homme qui répétait de façon lancinante le mot "misère". Pour Pelez comme pour tous les peintres de son temps, le Salon et les médailles avaient une grande importance. Lorsque, après cinq ans d'absence, il n'obtint pas, au Salon de 1896, le succès espéré, il participa à la "Cavalcade de la Vache enragée" en faveur des artistes malheureux de Montmartre, carnaval de la misère qui incarnait une fracture sociale face à la modernisation de Paris.

A partir de cette date Pelez quitte la vie publique, il n'expose plus, ne vend plus mais continue de peindre de grandes compositions. A des acheteurs qui le sollicite, il répond : "Je ne suis pas le tapissier des bourgeois ; un jour peut-être je peindrai la misère des riches, et ce sera terrible".

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Pelez meurt le 7 aout 1913. En décembre ses élèves organisent, dans son atelier, une rétrospective de son œuvre. Le Président Raymond Poincaré est présent. La ville de Paris décide d’acheter aux héritières de Pelez, ses sœurs, quatre peintures pour 60.000 francs (ce qui est très cher pour l'époque), toutes exposées au Salon, dont « Un martyr ou le marchand de violette », et« Sans asile » .

Seymour de Ricci, collectionneur, historien et critique d’art, s'élève contre cette acquisition onéreuse : « Hélas ! Pour tout potage, nous devons nous contenter de quatre Pelez ! Et de quels Pelez ! De la peinture de concierge sensible (…) A qui fera t’on croire que ce Pelez (de Cordova, s’il vous plait) qui s’intitule « artiste-peintre » (…) soit qualifié pour représenter aux yeux de la postérité l’art français du début du XXème siècle ».

"Sans asile" peint en 1883, est pour moi une œuvre admirable dont le thème reste malheureusement d'actualité. Cette mère et ses enfants vivent sur le trottoir avec une chaise, un poêle et quelques ustensiles de cuisine. Qui sont-ils ? des émigrés ? des sans abris ? L'espace est clos, une ébauche d'ouverture sur la gauche, ruelle ou porte, signifie que pour ces malheureux la possibilité de sortir de la misère est mince. Sur le mur une affiche "Grande fête" dénonce la fracture sociale. La lumière vibre sur le mur, sans se poser sur l'ensemble du tableau, peint en camaïeu de terres et de bruns. Seul le bonnet blanc du nouveau né en reçoit les rayons. Est-ce une lueur d'espoir pour lui, son avenir peut-il être meilleur ? Ce tableau me touche infiniment, ces enfants innocents qui dorment sont poignants. J'ai de la peine à soutenir le regard butté et triste du garçon, l'aîné sans doute, conscient d'une responsabilité car le seul à veiller, comme celui rougi et désespéré et de sa mère.

Sans Asile - 136  x 236 cm - Photos MP - Paris Petit Palais

Sans Asile - 136 x 236 cm - Photos MP - Paris Petit Palais

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015
Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Ferdinand Emmanuel Pelez de Cordova d'Aguilar, nait le 18 Janvier 1848 à Paris.

Les origines aristocratiques espagnoles de la famille (son grand père à épousé Romana Manuela Fernandez de Cordova d'Aguilar, patronyme qui sera repris par les générations suivantes), n'empêchent pas la pauvreté et les ressources proviennent en partie des rentes de la grand-mère maternelle.

Son père Jean Louis Raymond Pelez de Cordova d'Aguilar, peintre amateur, a été contraint de délaisser ses pinceaux pour nourrir sa famille. Il devient dans les années 1840 illustrateur sous le nom de Raymond Pelez. C'est la grande époque de l'illustration qui apporte de nouveaux débouchés aux artistes.

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Ferdinand Pelez a quatre sœurs et un frère ainé, Jean Louis Raymond, né en 1838, qui sera lui aussi illustrateur.

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Ferdinand Emmanuel Pelez est donc immergé très tôt dans la bohème artistique dont font partie, non seulement son père et son frère, mais aussi son oncle et son cousin optant pour le prénom de Raymond, ce qui créera des confusions pour l'attribution des œuvres.

En 1866, à la suite d'une maladie, il est envoyé en convalescence à L'Isle-Adam sous la garde de son frère, il peint pour la première fois un petit paysage qui émerveille son père. La toile est présenté au Salon et acceptée. "Le sort en était jeté il était peintre". Il signe ses peintures Fernand Pelez.

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

En 1870, il est admis à l'Ecole des Beaux Arts dans l'atelier de Cabanel. On y pratique l'étude sur modèle vivant et l'étude d'après la bosse, généralement des moulages de plâtres de statues antiques.

En 1875 Pelez expose au Salon "Les tireurs d'Arc" . La toile est acheté par l'Etat mais n'est pas jugée digne d'être exposée au Luxembourg. Elle est attribuée à la municipalité de Vichy.

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

Les années qui suivent, Pelez reçoit des récompenses aux Salons, obtient des commandes de l'Etat, est nommé chevalier de la Légion d'honneur.

En 1893 il devient Professeur de dessin à l'école privée Elisa Lemonnier, 24 rue Duperré.

Depuis 1886, il est installé dans un grand atelier au 62 Bd de Clichy, au pied de la butte Montmartre, dans l'immeuble même où s'ouvrira en 1893, au rez-de-chaussée, le cabaret des Quat'z'arts. Il devient une figure familière de la butte. En 1883 avec "Sans asile" il aborde sa manière personnelle : il sera le peintre des misérables, des marginaux, des mendiants dans le Paris joyeux de la Belle Epoque qui est aussi le Paris de l'exclusion sociale où le préfet Poubelle a éloigné de Paris les chiffonniers.

Fernand PELEZ - "Sans asile" Petit Palais Paris - oct. 2015

En 1903 il devient Membre du jury de la Société des artistes français. Il sera secouru à la fin de sa vie pour y avoir consacré du temps.

En 1910 le voilà d'officier de la Légion d'Honneur.

Fernand Pelez meurt le 7 août 1913. Selon ses propres termes il voulait "raconter les pauvres de Paris". Critiqué, contesté on lui a reproché de peindre la souffrance des gens, le propos étant en dehors du champ de la peinture. Inclassable, il restera en marge des mouvements reconnus de la fin du XIXe et du début du XXe et tombera dans l'oubli.

La rétrospective du Petit Palais de 2009 l'a-t-elle remis dans la lumière ? j'en doute. Je présume qu'il va rejoindre l'oubli sauf pour quelques uns, pour vous peut-être, et pour moi tant que je vivrai.


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almanito 26/06/2016 13:53

Les gens n'aiment pas voir la misère. Il n'y a qu'à voir les passants détourner la tête devant celui qui est sur le sol, celui qui est tombé. Parce que nous savons bien qu'ils nous ressemblent et que nous avons peur, parce que nous savons bien que la misère peut atteindre chacun d'entre nous.
Je me demande tout de même si de son temps, on ne lui a pas reproché sa "manière académique", jusque là consacrée à représenter les nantis. Une sorte de pied de nez, une insolence faite aux bourgeois qu'on ne lui a pas pardonnés.
Belle découverte en tout cas, et vos articles pleins de sensibilité toujours passionnants.

Voltaire 14/10/2015 23:09

Toujours aussi passionnants tes "reportages". Continue à nous régaler !
Bises

Monique 14/10/2015 09:55

Eh ben!!! belle découverte, je ne connaissais absolument pas...Beau regard d'un peintre sur le monde, cette rétrospective est entièrement méritée je trouve...Merci Michèle, on a toujours besoin de bons samaritains...hier comme de nos jours...

emma 12/10/2015 15:42

c'est bien que tu lui rendes hommage - pourquoi ce désintérêt, voire ce mépris,( quoique de son vivant il ne semble quand même pas avoir été un peintre "maudit") ? on lui reproche d'être mélo ? mais son vendeur de violettes est le frère du mendiant de Murillo ! peut être sa "façon" est-elle trop léchée, non ? la perfection jure plus sur des sujets forts comme la misère que sur les nymphes éthérées des préraphaélites ?

Rufus 11/10/2015 20:11

Chère Michèle, je connais le tableau " Sans asile", et comme vous, à chaque passage au Petit Palais je suis très ému par la véracité de cette pauvre maman et de ses enfants. Je trouve fort courageux votre plaidoyer ( Pelez n'est pas vraiment "porteur" de nos jours non plus) et j'apprécie la qualité de vos sentiments envers les "défavorisés" d'ici ou d'ailleurs. Merci Michèle