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Voir-ou-revoir

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Mes visites d'expositions, de musées et autres lieux culturels.

Publié le par voir-ou-revoir
Publié dans : #Expositions à Paris
LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016

L'innocence archaïque

Un homme quitte son domicile du 2 bis rue Perrel, près de Montparnasse. Sur sa porte on peut lire l'affichette « Dessin, peinture, musique, cours à domicile, prix modérés ». Il a la soixantaine passée, marche légèrement courbé. Il porte un chapeau mou, mais a délaissé sa canne car il est encombré d'un grand tableau. Il se rend chez le célèbre marchand Ambroise Vollard dont la galerie se situe au 6 de la rue Laffitte.

Vollard se montre très enthousiaste devant l'œuvre.

« Parfait, dit l’homme, ainsi vous pourriez me donner une attestation comme quoi je fais des progrès ».

Il explique la raison de cette demande : il s’est entiché d’une femme, mais les parents sont réticents pour donner leur fille à un «artiste sans le sou ».

« La fiancée n’est pas majeure, demande Vollard, il lui faut le consentement de ses parents ? »

« Non, répond l’homme, elle a cinquante quatre ans ».

LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016

H.Rousseau - 1890 - Moi-même, Portrait-paysage - huile sur toile 146x113cm - Prague -

Cet homme, c’est Henri Rousseau, surnommé « le Douanier » parce qu’il a travaillé à l’octroi de Paris, où il était chargé de vérifier les denrées alimentaires entrant dans la ville. Il est deux fois veuf et depuis 1903 la solitude lui pèse.

Le peintre quitte Vollard muni de son attestation, elle sera complétée par une autre, rédigée par Apollinaire. Malgré tout le mariage ne se fera pas. Rousseau restera célibataire durant les quelques années qui lui restent à vivre.

Cette anecdote m'amuse mais me laisse perplexe. Elle a souvent servi à démontrer la naïveté de Rousseau. Pour moi, elle s'apparente plutôt à une farce. Rousseau pouvait-il vraiment croire que ces certificats seraient de nature à convaincre des bourgeois réticents ? J’en doute, je l’imagine plutôt présentant le document aux parents de sa conquête avec un œil facétieux et un petit sourire narquois dissimulé sous sa moustache.

Quelques traits de sa biographie révèlent en effet une certaine malice. Bien au contraire ses détracteurs y voient la justification de leur attribution à Rousseau des seuls qualificatifs « naïf », « ingénu », « enfantin ». C'est évidemment très réducteur : Rousseau est un personnage, ambigu peut-être, mais attachant, riche, un créateur, ce n'est pas seulement "un style".

En réalité il y a peu de documents et de sources fiables sur Henri Rousseau. Son atelier a été dispersé à sa mort, sa famille n'a pas perçu l'intérêt d'en conserver des traces. Rousseau est à la fois marginal dans son milieu social et dans le monde des Arts.

Totalement autodidacte, il commence à peindre sur le tard, sans doute vers 1871. Il obtient sa carte de copiste au Louvre et au Musée du Luxembourg en 1884. Il prend sa retraite pour se consacrer pleinement à la peinture en 1893, il a quarante neuf ans.

Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope - 1898-1905 - Huile sur toile 200x301 - Bâle, Fondation Beyeler

Le lion, ayant faim, se jette sur l'antilope - 1898-1905 - Huile sur toile 200x301 - Bâle, Fondation Beyeler

Il parvient à s'insérer dans le circuit artistique grâce au Salon des Indépendants où il expose régulièrement à partir de 1886, invité par un de ses premiers défenseurs : Paul Signac.

Au salon de 1905, Rousseau expose "Le Lion ayant faim"(Vollard lui achètera 200 francs, soit à peu près 800 euros actuels - source : http://france-inflation.com/calculateur_inflation.php).

Nota - Un petit paysage a été vendu aux enchères en 2014 par Arcadja 60.000 €

Son tableau provoque l'amusement du public et aussi l'indifférence des critiques, peu inquiet de l'influence de Rousseau sur les jeunes générations. Ils se trompaient : Rousseau a contribué à ouvrir de nouvelles voies plastiques et expressives et à imposer la singularité de sa vision. Picasso et Léger retiendront la leçon.

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H.Rousseau - Portrait de Monsieur X (Pierre Loti) 1906 - huile sur toile 61x50cm, Zurich et Le mécanicien de Fernand Léger 1920H.Rousseau - Portrait de Monsieur X (Pierre Loti) 1906 - huile sur toile 61x50cm, Zurich et Le mécanicien de Fernand Léger 1920

H.Rousseau - Portrait de Monsieur X (Pierre Loti) 1906 - huile sur toile 61x50cm, Zurich et Le mécanicien de Fernand Léger 1920

LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016

Le Douanier Rousseau a lui-même été inspiré par "L'Homme au bonnet rouge" de Carpaccio - 1480-1490 - 35x23cm, Venise

Henri Rousseau - Les Joueurs de football - 1908 - Huile sur toile, 100,3x 80,3 cm - Naw-York et Picasso - Baigneuses au ballon 1928. Huile sur toile, 21,7x41,2cm, Paris Musée PicassoHenri Rousseau - Les Joueurs de football - 1908 - Huile sur toile, 100,3x 80,3 cm - Naw-York et Picasso - Baigneuses au ballon 1928. Huile sur toile, 21,7x41,2cm, Paris Musée Picasso

Henri Rousseau - Les Joueurs de football - 1908 - Huile sur toile, 100,3x 80,3 cm - Naw-York et Picasso - Baigneuses au ballon 1928. Huile sur toile, 21,7x41,2cm, Paris Musée Picasso

Dans l'almanach du groupe "Der Blaue Reiter", Kandinsky présentera Rousseau comme "le père du nouveau réalisme". Il lui achètera le tableau "La Basse-cour".

H.Rousseau "La basse-cour"- huile sur toile 24,6x32,9cm - 1896.1898 - Centre Pompidou - leg Nina Kandinsky 1981

H.Rousseau "La basse-cour"- huile sur toile 24,6x32,9cm - 1896.1898 - Centre Pompidou - leg Nina Kandinsky 1981

Les peintres de l'avant-garde parsèmeront leurs tableaux de références aux œuvres du Douanier qu'ils considèrent comme un maître.

Les surréalistes retiennent de l'œuvre de Rousseau la magie des images "d'intérêt dérisoire au point de vue réaliste, ses œuvres sont bel et bien du ressort surréaliste avant la lettre" A. Breton

Durant les années 1906-1908, Rousseau rencontre Delaunay, qui est l'un de ses premiers soutiens et collectionneurs, et Picasso. Il fréquente la bande du "Bateau Lavoir", les reçoit chez lui où l'on mange et boit ce qu'il y a. Rousseau jeûne parfois durant une semaine pour recevoir un joyeux mélange de gens de lettres, peintres, élèves, commerçants et demoiselles de son quartier, dans une atmosphère fantasque et musicale.

Quelques mois avant de quitter le "Bateau Lavoir" Picasso organise le célèbre "banquet" en l'honneur de Rousseau et pour célébrer la toile qu'il a acheté cinq francs chez le père Soulié : le Portrait de Madame M.

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Henri Rousseau - Portrait de femme - 1895 - Huile sur toile, 160x105 cm - Paris musée Picasso et Portrait de Picasso dans son atelier devant la toile de Rousseau 1932 par BrassaïHenri Rousseau - Portrait de femme - 1895 - Huile sur toile, 160x105 cm - Paris musée Picasso et Portrait de Picasso dans son atelier devant la toile de Rousseau 1932 par Brassaï

Henri Rousseau - Portrait de femme - 1895 - Huile sur toile, 160x105 cm - Paris musée Picasso et Portrait de Picasso dans son atelier devant la toile de Rousseau 1932 par Brassaï

L'œuvre de Rousseau comprend de nombreux paysages, des scènes de la vie quotidienne, des portraits, des natures mortes. Les compositions, qu'il appelait lui-même des "créations", traitaient de sujets romanesques, patriotiques ou "modernes", allégoriques ou exotiques.

Les jungles sont la part la plus surprenante et la plus ambitieuse de son œuvre. Il transpose sur un mode fantastique la végétation qu'il a observée dans les serres du Jardin des plantes, c'est l'expression personnelle d'un regard porté sur la nature. Rousseau est isolé, il n'adhère (sans doute n'est-il pas convié non plus) à aucun des mouvements en "isme" de son époque. Il est aussi plus libre.

C'est cette liberté que l'on retrouve dans ses jungles. On pénètre dans les camaïeux de verts, on écarte les feuilles géantes, on respire les fleurs colorées, on entend les cris des singes, on surprend un œil d'éléphant. Tout est douceur, la lumière, les ciels purs, les nuages roses, les lunes blanches. On est émerveillé et apaisé. C'est le paradis retrouvé, car rien n'est vraiment dramatique : le jaguar semble enlacer le joli cheval blanc plutôt que l'attaquer, le tigre "surpris" apparaît effrayé plus qu'effrayant, l'antilope saigne un peu mais le lion n'est pas terrifiant, il montre ses dents comme le rire des humains de Yun Minju.

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 La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail
 La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail
 La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail

La Charmeuse de serpents 1907 / Forêt tropical avec singes 1910 / Combat de tigre et de buffle 1908 / Cheval attaqué par un jaguar 1910 / Surpris ! 1891 / Le lion ayant faim se jette sur l'antilope - détail

LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016

A la fin de sa vie, Rousseau est dans le plus grand dénuement. Il meurt à l'hôpital Necker le 2 septembre 1910, victime d'une gangrène. Ses amis conviés au service religieux recevront les cartons alors que les obsèques sont déjà célébrées. Seuls Signac et Delaunay assistent aux funérailles. Enterré dans une fosse commune, sa dépouille sera transférée au cimetière de Bagneux grâce à la souscription de ses amis intimes, puis en 1947 à Laval son lieu de naissance.

L'épitaphe qui se trouve sur sa tombe est de Guillaume Apollinaire :

Gentil Rousseau tu nous entends

Nous te saluons Delaunay sa femme Monsieur Queval et moi

Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel

Nous t'apporterons des pinceaux des couleurs des toiles

Quelques autres œuvres exposées

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La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903
La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903
La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903

La Carriole du Père Junier - 1908 / La Guerre - vers 1894 / La tempête / Eve - vers 1906 / Un soir de Carnaval 1886 / Portrait de l'artiste à la lampe - 1902 / Portrait de la seconde femme de l'artiste - 1903

Et ma toile préférée d'Henri Rousseau qui n'est pas exposée mais que j'ai eu le bonheur d'admirer il y a quelques années.

La bohémienne endormie - 1897 - Huile sur toile 129x200 cm - MOMA New-York

LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016
LE DOUANIER ROUSSEAU - Musée d'Orsay - Mai 2016

A noter que Rousseau a écrit un drame: "La vengeance d'une orpheline russe" . J'ai pu me procurer une édition de 1947. Ce n'est pas une grande œuvre littéraire mais c'est émouvant de la lire. Une pièce de théâtre est difficile à construire, elle demande une mise en scène des personnages et à chacun sa façon de s'exprimer . Le "naïf douanier" réussit le challenge. On ne s'ennuie pas et l'on s'amuse même avec les serviteurs qui russes ou français s'expriment dans un même patois fleuri. Etonnant Rousseau, pas aussi naïf qu'on veut bien nous le faire croire !

Ci-contre manuscrit original

Le sujet de la pièce : Sophie est une jeune fille Russe orpheline, élevée par sa tante Mme Yadwigha à Saint Petersburg. Mme Yadwigha souhaiterait que Sophie épouse un officier de marine, Gaston, mais Sophie se laisse séduire par Henri, un allemand employé de banque. Il l'entraîne à Paris, puis l'abandonne sans un sou et sans logis. Elle jure de se venger. Elle est recueilli par le Général Bosquet, 76 ans, qui l'adopte. A la mort de celui-ci, riche héritière, elle retourne à Saint Petersburg. Sa tante est décédée. Elle retrouve Henri qui s'est marié. Gaston toujours épris de Sophie provoque Henri en duel et le tue.

EXPOSITION JUSQU'AU 17 JUILLET 2016

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emma 22/05/2016 18:01

un article passionnant, Michele, merci, un imaginaire onirique et luxuriant, un personnage original et sans doute attachant...

Lucien 22/05/2016 17:27

Oeil facétieux et sourire narquois, Rousseau, le douanier malicieux. Il me plait bien ce portrait. Amitiés.