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Voir-ou-revoir

Voir-ou-revoir

Mes visites d'expositions, de musées et autres lieux culturels.

Publié le par voir-ou-revoir
Publié dans : #Oeuvres

Ecrire un article sur le "Radeau de la Méduse" n'est certes pas d'une grande originalité, il y en a eu tant. Pourtant, la semaine dernière, admirant une fois de plus au Louvre ce tableau, j'ai eu très envie, moi aussi, de "parler" de Géricault et de son chef d'oeuvre.
photo MP
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Jean-Louis-André-Théodore Géricault naît à Rouen le 26 septembre 1791. Son père est avocat, sa mère, fille de procureur, possède des terres et des immeubles. Cette origine aisée lui assurera plus tard une indépendance financière durable (il recevra à la mort de sa mère en 1808 et à celle de sa grand-mère en 1813 des héritages substantiels). La famille s'installe à Paris en 1795.
En 1806, Géricault entre au Lycée Louis-le-Grand mais ne dépasse pas la quatrième. Il n'a que deux passions : les chevaux et la peinture. C'est un cavalier hors pair et il excelle dans la représentation dessinée et peinte de son animal favori.
Avec la complicité de son oncle Caruel qui l'engage fictivement comme comptable, Géricault peut étudier dans l'atelier de Vernet. En 1810 il entre dans l'atelier de Guérin où Delacroix le suivra quelques années plus tard.
Autoportrait vers 1812 - photo Web
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En 1812 il obtient la Médaille d'Or au Salon pour "Officier de Chasseurs". La presse fait son éloge (vie, fierté, verve et chaleur), mais sa touche trop audacieuse est désavouée.
photo web -
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En mars 1814 Géricault s'engage dans la Garde Nationale, puis après sa dissolution, aux "Mousquetaires du Roi". Il présente au Salon "Le cuirassier blessé" et "Le chasseur de la garde". La critique ne lui consacre que quelques lignes assez sèches.
photo web
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En 1815, trois mois après les Cent-jours, il démissionne et "revient à ses pinceaux avec une nouvelle ardeur". Selon ses biographes, Géricault se serait engagé dans la 1ère Compagnie des Mousquetaires "pour fuir son état" , "par folie de jeunesse" ou "peut-être simplement pour la perspective de vivre au milieu des chevaux".
En 1816, sa participation au concours du Grand Prix de Rome ne lui apporte pas le séjour espéré de quatre ans à la Villa Médicis : il est exclu à la deuxième épreuve. Après cet échec et peut être aussi à cause du scandale provoqué par sa liaison incestueuse avec sa tante Alexandrine Caruel, jeune épouse d'un mari trop vieux, il part en Italie à ses propres frais. Il séjourne à Florence, Rome, Naples et Sienne.

En novembre 1817, rentré à Paris, il résume amèrement son séjour en Italie :"une année de tristesse et d'ennui". A Paris c'est l'agitation avec la publication le 1er Novembre du récit de Corréard et Savigny "Naufrage de la frégate Méduse" qui a un grand retentissement dans le public. L'ouvrage a été aussitôt interdit mais une traduction anglaise paraît en 1818.
Ce fait divers fascine Géricault.

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Pour aller marquer la reprise de possession du Sénégal que les traités de Paris de 1814 et de  1815 avaient accordée à la France, une flottille  française quitte, le 17 Juin 1816, l'île d'Aix pour Saint Louis. Quatre bâtiments la composent : une frégate royale, la Méduse, une corvette, l'Echo, une flute, la Loire et un brick, l'Argus.
La Méduse - gravure
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Hugues Duroy de Chaumarey, vieil émigré qui, au retour des Bourbons, vient de reprendre du service, n'a pas navigué depuis vingt ans. Il commande la Méduse, 400 personnes sont à bord.
Dès le golfe de Gascogne, la Méduse, plus rapide, devance la flottille, suivie de loin par l'Echo. Le 2 juillet un gros nuage blanc est confondu avec le Cap Blanc. En dépit des signaux de l'Echo, la Méduse fonce sur le banc d'Arquin et s'enlise à 160 km de la côte.
Toute manoeuvre apparaît vite inutile : c'est le temps des fortes marées, l'eau est à son niveau le plus élevé. Il faut maintenant sauver l'équipage et les passagers.
Le 3 on commence la construction d'un radeau de vingt mètres sur sept, la "machine". Dans la nuit du 4 au 5, la mer est grosse, sous la violence des vagues, la quille de la Méduse se brise en deux. Au matin 2m70 d'eau ont envahi la cale. C'est la panique à bord ! Equipage et passagers se ruent sur les quatre canots, sur la chaloupe et sur la yole,  17   choisissant de rester sur la Méduse. 
Plan du radeau la "machine" - photo web
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152 naufragés doivent s'entasser sur la "machine". Parmi eux 122 soldats et officiers, 30 marins ou passagers dont l'ingénieur-géographe, Alexandre Corréard, le chirurgien de marine, Jean-Baptiste Savigny et une femme. On a chargé des quarts de farines, six barriques de vin et deux petites pièces d'eau. Sous le poids des cinquante premiers embarqués, le radeau s'enfonce sous l'eau, et lorsque tous s'y retrouvent  serrés les uns contre les autres, les naufragés de l'avant et de l'arrière ont de l'eau jusqu'à la poitrine. Pour allèger un peu le radeau on jette la farine à la mer.
Le 5 juillet, le radeau s'ébranle tiré par les quatre canots associés en une file. Mais bientôt, pour éviter un choc, le deuxième largue son amarre. Deux canots remorquent encore  la machine , mais  l'officier largue l'amarre qui le relie au radeau (il sera dit que l'amarre s'est rompue).
Le radeau reste seul. La suite est terrible. La nuit, vent et tempête  emportent des naufragés. Le jour, la chaleur insupportable amène certains à se jeter à la mer. Des soldats ivres se rebellent, on se bat, on s'entretue, on abandonne aux flots malades et mourants, affamés on se nourrit de cadavre. Le 11 juillet ne restent plus à bord qu'une quinzaine de  survivants qui ont dressé un mât doté d'une tente pour se procurer un peu d'ombre. Le 17 au matin une voile apparaît à l'horizon, un homme grimpe en haut du mât et agite  des pavillons. Le brick disparaît : le désespoir est atroce. Mais quelques heures plus tard, il est là : c'est l'Argus revenu du Sénégal à leur recherche. Les quinze rescapés, presque nus, flétris et brulés par le soleil, les membres rongés par la mer, hirsutes, les yeux caves, sont hissés à bord.  Parmi eux, Savigny et Corréard, le plus écorché et malade. Ils sont le 19 à Saint Louis. Les passagers des six embarcations ont presque tous été sauvés, deux marins seulement ont survécus sur la Méduse. Cinq parmi les quinze naufragés décèderont à l'hôpital.
Durant sa traversée de retour sur l'Echo, fin juillet, Savigny écrit le récit de ce naufrage avec l'intention de le déposer au ministère de la Marine. Il le fait dès son retour à Paris. "Le journal des débats"  en publie un large extrait le 13 septembre. Comment son manuscrit est-il arrivé entre les mains d'un rédacteur ? Savigny est soupçonné. L'affaire tourne au scandale. Le gouvernement tente de l'étouffer.
Au Sénégal, le malheureux Corréard est retenu par le gouverneur qui n'a pas apprécié une traduction anglaise de l'article du journal des débats parvenue à Saint Louis.  Le Gouverneur veut faire signer à Corréard un rapport rectificatif mensonger, celui-ci refuse malgré le chantage : son retour en France dépend de sa signature. Finalement, après plusieurs refus, le Gouverneur le libérera. Corréard retrouvera Sauvigny à Paris et ils écriront ensemble le livre qui paraît le 1er novembre 1817.
Chaumarey, lui, jugé à Rochefort, est condamné à trois ans de prison. Son procès tournera au procès de la monarchie.
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Géricault conçoit l'idée d'un grand tableau pour le Salon de 1819. Il commence par dessiner en lavis bruns les moments forts du récit, sorte de plan séquence : mutinerie, carnage, cannibalisme, sauvetage, puis exécute de nombreuses études peintes. Il rencontre Corréard et Savigny qui l'aide à rassembler un dossier bourré de pièces authentiques. Il fait réaliser une maquette du radeau par l'un des naufragés.

Quelle scène choisir pour son tableau ? Géricault décide de représenter la cruauté du faux espoir, le moment ou l'Argus pointe une voile à l'horizon et va disparaître à nouveau.
Son atelier étant trop petit, il loue un second local rue du Roule, à proximité de la place des Ternes, soit à deux pas de l'hôpital Beaujon où il étudie les malades qui souffrent et se procure des cadavres. Les études achevées, la toile de sept mètres sur cinq mise au carreau, il commence son "radeau". Il s'astreint à la solitude, rase ses beaux cheveux blonds, couche dans son atelier, y prend ses repas. Il fait poser des modèles professionnels mais aussi son entourage : Théodore Lebrun, Delacroix, et Corréard et Savigny pour jouer leur propre rôle. En Juillet 1819 Géricault transfère sa toile au foyer du théätre Italien pour l'achever.
Le 25 août le tableau est accroché au Louvre. Le public est à la fois attiré et rebuté par le réalisme et l'horreur du tableau. Au sommet de la pyramide humaine, Géricault à choisi un noir pour agiter un morceau de tissu, acte militant contre l'esclavagisme colonial. La critique est plutôt hostile : l'oeuvre s'écarte des normes néo-classiques et le camaïeu de tonalité brunâtre déconcerte - pour obtenir une telle qualité de brun Géricault a abusé du "bitume de Judée" qui ne sèche jamais parfaitement et s'assombrit de plus en plus, d'où l'effet de noirceur actuel du tableau et de bien d'autres de cette époque -.
Après de nombreuses délibérations de l'Académie, Géricault obtient une médaille d'or et sa première commande d'état : La Vierge du Sacré-Coeur, dont il se déchargera plus tard sur Vernet.

En juin 1820, Géricault part à Londres et entre en contact avec James William Bullock, directeur de l'Egyptian Hall avec lequel il signe un contrat pour exposer son "radeau". L'inauguration a lieu le 10 juin en présence d'une foule nombreuse. Le 12 l'exposition est ouverte au public, le prix d'entrée est fixé à un shilling. Le succès est immense et Géricault reçoit pour sa part 17.000 fr. En mars 1824 le tableau sera exposé à Dublin mais ce sera un échec malgré le prix d'entrée abaissé à 20 pence.
En Angleterre Géricault découvre Constable et Turner mais aussi les courses de chevaux. Il exécute une grande série d'oeuvres équestres, dont le Derby d'Epsom.
photo web - Le Derby d'Epsom
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Revenu d'Angleterre en mauvaise santé, Géricault fait plusieurs chutes de cheval. En février 1823 il est contraint de s'aliter, il souffre atrocement d'une tumeur qui s'est formée près des vertèbres. Il ne quittera plus son lit.
Le 10 décembre 1823, Delacroix écrit dans son journal : "il y a quelques jours, j'ai été chez Géricault. Quelle triste soirée ! il est mourant : sa maigreur est affreuse ; ses cuisses sont grosses comme mes bras. Je fais des voeux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère plus".

Ary Scheffer - La mort de Géricault - 1824 - Musée du Louvre - photo web

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Théodore Géricault décède le 26 janvier 1824. Il n'a que 32 ans, sa carrière aura duré moins de quinze ans. Qu'aurait-il fait ensuite ? N'a-t-il été que "l'ébauche d'un génie" ? Sa face émaciée, moulée en plâtre, rapidement commercialisée, devient le symbole du martyre de l'artiste romantique.
photo web
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En novembre 1824, une vente après décès a lieu à l'Hötel Bullion. Grâce à l'intermédiaire du peintre Dedreux Dorcy, ami fidèle de Géricault, le Musée du Louvre achète "Le radeau de la Méduse" 6.005 fr. En 1859, le tableau devenant de plus en plus noir, le Louvre commande une copie conforme à l'échelle, à Etienne Ronjat et Pierre Désiré Guillement, celle-ci se trouve au Musée de Picardie à Amiens.

LE RADEAU DE LA MEDUSE

 
Etudes - photos web
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Etude pour les portraits de Corréard et Savigny
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huile sur bois - 50x70cm - 1ère esquisse - musée du Louvre
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Deuxième esquisse - 65x83cm - Musée du Louvre
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LE TABLEAU - photo  web
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Détails - photo mp
C'est Delacroix qui a posé pour le personnage couché le visage contre le radeau
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Bibliographie
Alexandre Corréard et Jean Baptiste Savigny - Le naufrage de la Méduse - folio poche
La vérité sur le naufrage de la Méduse - Anglas de Praviel
Gericault - catalogue de l'exposition au Grand Palais 1991 1992
Géricault - l'Invention du réel - Gallimard
Tout l'oeuvre peint de Géricault - Flammarion
Divers sites Internet

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cokelaer bernard 23/03/2014 12:53

eh oui en ce temps la on savait dessiner et peindre!

NISE 21/03/2014 17:06

Félicitations tes photos sont très belles, la lumière n'était pas évidente... J'aime beaucoup tes récits, tu as vocation à captiver la fidèle lectrice que je suis. Bravo pour tout! Tendre bisous.

cath 21/03/2014 11:51

Je ne connaissais pas l histoire à l'origine du tableau. C est passionnant et donne une nouvelle dimension à l'oeuvre. Merci et tendres bisous.

emma 19/03/2014 22:22

passionnant, Michele, merci pour toute cette érudition qui permet d'apprécier parfaitement cette oeuvre titanesque - il est mort si jeune ! c'est triste qu'il ait si mal remercié son généreux oncle
- et que de péripéties honteuses à l'occasion de ce tragique naufrage, mais nul ne peut savoir comment il se comportera dans des situations extrêmes

eric poirier 19/03/2014 21:56

En ce moment une compagnie théâtrale monte un spectacle consacré et à ce tableau et à cet événement, le résultat et la cause...
Création à l'automne prochain si tout va bien... id est si la phynanse suit... bravo pour les articles. de ce blog. cordialement

rufus 19/03/2014 20:28

Chère Michèle, vous êtes vraiment souvent inattendue. Un grand merci pour la Méduse et Géricault, remarquablement illustrée. Vos photos du tableau sont de grande qualité ( sa dernière vision
m'avait laissé une impression bien plus fumeuse, à la limite du gratifiant. A vous relire vite, s'il vous plait